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Histoire
J'écris ton nom, cruauté
Par Laurent JOFFRIN
QUOTIDIEN : jeudi 4 octobre 2007
Orlando Figes
La Révolution russe: 1891-1924,
la tragédie d'un peuple Traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Denoël, 1107 pp., 39 . (En librairie le 11 octobre)
Le clown Bim-Bom se moquait des soviets. A vrai dire, il se
moquait de tout et donc des soviets. Au cirque de Moscou, au
printemps 1918, un public complice riait avec lui des ridicules de
la Révolution d'octobre. Dans le climat de liberté instauré depuis
la chute du tsarisme, ouvriers et bourgeois, kadets et communistes,
tous se fendaient la poire devant les pitreries de Bim-Bom le
clown. Un soir, deux hommes en manteau de cuir interrompirent le
numéro. Au début, le public crut qu'ils faisaient partie du
spectacle. Mais quand Bim-Bom prit la fuite et qu'un des agresseurs
sortit son pistolet pour lui loger une balle dans le dos, le public
du Cirque de Moscou comprit que le nouveau régime ne plaisantait
plus. Fondée dès octobre par Lénine, la Tchéka avait frappé, sans
jugement ni procédure, pour faire taire définitivement Bim-Bom le
clown. Pendant la Terreur jacobine, selon le mot fameux,
«la République n'avait pas besoin de savants» . Pendant la
Terreur léniniste, la Révolution n'avait que faire des clowns.
Lénine voulait cette cruauté. Il l'avait adoptée par un effort
constant de la volonté. Elle était commandée par la Révolution,
pensait-il.
«Je suis incapable d'écouter de la musique trop souvent ,
dit-il un jour après avoir écouté
l'Appassionata de Beethoven,
ça me donne envie de dire des choses gentilles et sottes, de
tapoter la joue de mes semblables. Or maintenant il faut les
frapper sur la tête, les frapper sans merci.» Le 26 octobre
1917, le deuxième congrès des soviets avait proposé d'abolir la
peine de mort. Lénine se mit en rage.
«Sottises ! Comment fait-on une révolution sans peloton
d'exécution?» Il encourageait la terreur de masse des classes
inférieures contre les riches et les privilégiés, refusant de sévir
contre les émeutes, les pogroms de paysans aisés, les lynchages et
les viols, qui servaient ses desseins. Il voulait, surtout, une
Terreur à sa main. Au début, la Tchéka, sa chose, fut assez
discrète. On ne lui impute que huit cents exécutions dans les six
premiers mois. Mais avec le déclenchement de la guerre civile, elle
ensanglanta le pays, exécutant et torturant à grande échelle,
modelant par la violence la société à l'idée bolchevique. Et l'idée
en fut à son tour modifiée : tout est là.
Professeur britannique, chroniqueur au
Guardian , pionnier d'une nouvelle école narrative en
Histoire, Orlando Figes ne s'en tient pas à la description de la
violence bolchevique. Son livre n'est pas une mouture du
Livre Noir du communisme . Entre légende rouge et légende
noire, il ne ressemble pas aux travaux dénonciateurs des historiens
anticommunistes ni aux livres indulgents produits par une gauche
aveugle. Fondé sur une analyse rigoureuse, son histoire de la
Révolution russe en épouse aussi les méandres, les incongruités,
les bifurcations et les intrigues tragiques ou romanesques. Certes,
écrit-il,
«nous pratiquons tous l'histoire sociale désormais. Reste que
l'histoire est riche en tournants inattendus qu'on ne saurait
expliquer que par les actions des grands dirigeants (...) La prise
du pouvoir en octobre en est un bon exemple. (...) Sans
l'intervention de Lénine, elle ne se serait jamais
produite.» Force autonome de la violence, rôle des individus:
cette révolution faire par des marxistes est aussi peu marxiste que
possible. Un peu comme Claude Manceron l'avait fait de la
Révolution française, Orlando Figes entremêle les biographies de
personnages obscurs ou célèbres, du Prince Lvov, premier ministre
en février, à Oskine, paysan rallié au bolchevisme, de Broussilov
le général tragique à Gorki l'écrivain, partagé entre sa soif de
justice et l'effroi devant le cynisme de son ami Lénine, pour
composer un récit de plus de mille pages (et cent pages de notes)
qui se déroule comme un film.
En février, dans son palais silencieux, le Tsar condamné, sorte
de Louis XVI pâle et maigre, donne des ordres de répression
ineptes, incapable de comprendre, comme le Bourbon avant lui, qu'il
ne pourra canaliser la Révolution sans en prendre la tête. Un
monarque visionnaire eût maîtrisé le cours des choses et imposé les
réformes que voulait le peuple. Ses préjugés absolutistes le
conduiront dans la maison d'Ekaterinenbourg où il sera exécuté par
les gardes rouges avec sa famille.
En avril, dans le «wagon plombé» qui roule à travers
l'Allemagne, Lénine compose son discours pendant que ses compagnons
chantent et boivent, faisant fulminer leur chef dérangé dans son
écriture. Arrivé à la gare de Pétrograd, le petit homme chauve aux
pommettes saillantes prend son monde à revers. Il faut abattre le
gouvernement provisoire, dit-il, et revendiquer le pouvoir. A
rebours de tous les enseignements de Marx, on sautera par-dessus
l'étape bourgeoise et démocratique de la révolution, pour aller
directement au communisme. Les bolcheviques eux-mêmes sont
effrayés. Comment imposer l'utopie, sinon par la Terreur? C'est
tout le projet de Lénine, qui pense maîtriser la répression. Mais
la violence est un fauve qui sort facilement de sa cage et n'y
rentre plus. En prenant le pouvoir à la faveur d'un coup de main en
octobre, sans attendre d'avoir la majorité au soviet et en
méprisant la procédure légale, Lénine ruine toute chance de
réunifier les révolutionnaires de Février. Les bolcheviques se
retrouvent seuls contre tous. Les Blancs réactionnaires et autistes
s'arment dans les provinces et déclenchent une terreur qui n'a rien
à envier à celle des Rouges, multipliant exactions, tortures
moyennâgeuses, exécutions de masse et pogroms anti-juifs. L'armée
rouge de Trotski réplique avec les mêmes moyens : la guerre civile
fera des millions de morts. Les hommes plus raisonnables qui
auraient épargné à la Russie les affres croisés de la révolution et
de la réaction, SR, mencheviks ou kadets, sont engloutis dans ce
torrent de violence.
Pourtant, contrairement à ce que suggèrent les historiens de
droite, ce n'est pas l'usage supérieur de la Terreur qui explique
la victoire de Lénine (les Blancs furent souvent son égal en cette
matière). C'est son redoutable sens politique. Il lui permet de
rallier les paysans en leur promettant qu'ils garderont la terre
quand les Blancs, incapables d'intelligence sociale, veulent la
leur reprendre au profit des anciennes classes. Il galvanise les
ouvriers en leur garantissant les conquêtes sociales de Février,
qu'il abolira d'un trait de plume une fois la victoire acquise,
pour instaurer la dictature communiste.
Mais la violence façonne le régime. Elle devient le moyen de
régler les différends tactiques au sommet, de cacher les désastres
causés par le dogmatisme, de garantir au parti le monopole du
pouvoir. Elle militarise le parti, atomise la société en liquidant
tout corps intermédiaire et donne une place disproportionnée à
l'appareil policier. A cause d'elle, dès 1918, Staline perce sous
Lénine.
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