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Brodsky, la mémoire à l’épreuve
Arts. Son installation pour «Moscopolis» s’inspire de la rivière de son enfance.
Par Sean James Rose
QUOTIDIEN : vendredi 5 octobre 2007
Moscopolis
à l’Espace Louis-Vuitton 60, rue de Bassano, 75008, jusqu’au 31 décembre. Rens. :www.louis.vuitton.com ou 01 53 57 52 03.
Alexander Brodsky est de passage à Paris. La première fois, c’était il y a vingt ans. Tout est prêt pour la soirée à l’Espace Louis-Vuitton qui l’accueille avec neuf artistes russes pour l’exposition «Moscopolis». On l’attend… Ses retards légendaires, sa distraction, caractérisent bien Brodsky, né en 1955 à Moscou d’un père également artiste. Dans les années 80, il fait partie avec Ilya Outkine des
«architectes de papier», leurs projets utopiques confinés au stade du dessin primés dans les concours internationaux.
Pétrole.
Aujourd’hui, Alexander Brodsky construit (il représentait la Russie à la Biennale d’architecture de Venise 2006). Une maison près de Taroussa : le toit et la charpente apparente couvrent telle une peau, un squelette externe, plutôt, l’habitat rectangulaire ; un
Pavillon pour la cérémonie de la vodka,
fait de châssis de fenêtres récupérés d’une usine du XIX
e
siècle ; ou encore le restaurant sur pilotis,
95°
(l’idéal de pureté de la vodka) dont les poteaux en bois penchent à la façon soûlographe. Aspect brut, brique nue, structures ostensibles, objets de récupération, tonalité grise… La démarche architecturale de Brodsky corrobore cette esthétique de la précarité qui s’exprime dans ses installations.
Coma
(2000) est une agglomération d’argile (
«ce matériau qui est poussière et retourne à la poussière»
, explique Brodsky), irriguée par des rues de pétrole. Autre pièce représentative de l’univers de l’artiste moscovite qui voit sa ville natale
«changer à une vitesse formidable», Music Box,
un aquarium avec une cité engloutie, sur laquelle, en actionnant une manivelle, le spectateur fait neiger. Les flocons flottent sur un vieil air russe.
«L’atmosphère est mon style»
, disait Turner de sa peinture, Peter Zumthor dit de l’architecture qu’elle est le bruit du gravier sous les pas, le grincement d’une porte, la froideur d’une poignée, les impressions de l’enfance ; Brodsky, qui admire l’architecte suisse, ne le contredirait pas. La trace, les résidus, voilà qui l’intéresse. Poésie de la poussière - son œuvre est traversée par l’idée d’un temps qui use et d’une mémoire qui tente de résister.
Coucher de soleil sur la Yauza,
dans l’expo «Moscopolis», ne fait pas exception à la règle. Il se rappelle :
«Je pêchais avec mon père dans cette rivière de Moscou, lorsqu’elle n’était pas encore polluée.»
Capotes.
L’œuvre de Brodsky à l’Espace
Vuitton a été installée dans l’urgence, à la suite du refus du musée de Saint-Pétersbourg de prêter
Grey Matter, sculpture composée d’une très longue table sur laquelle est installé un bric-à-brac de ma
tériel et d’outils modelés en argile (lampe de bureau, scie, pots de peinture, machine à écrire, boîte de sardines, etc.).
«J’ai réfléchi à l’espace tout en longueur, dit Brodsky, et m’est revenue l’idée de la Yauza de mon enfance.» Le long d’un mur de parpaing coule une rivière de bouteilles de vodka vides charriant des livres (dont les Mémoires de Lénine), des seringues et des capotes en argile. Près du transistor et d’une boîte d’asticots (autres modelages d’argile), une canne à pêche. Mais pas de pêcheur.
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