|
Arts. Au Frac Champagne-Ardenne, à Reims, Nicolas Boulard livre, à propos du vin, ses installations ironiques.
Le bouchon poussé jusqu'à l'absurde
Par Sean James ROSE
QUOTIDIEN : lundi 26 mars 2007
Le Temps qui reste
Frac Champagne-Ardenne,
1, place Museux, Reims (51).
Jusqu'au 1er avril. 03 26 05 78 32.
L
e Temps qui reste est le titre d'un livre de Giorgio Agamben.
C'est aussi celui de l'exposition de Nicolas Boulard. L'emprunt au
philosophe italien n'est pas que formel. Au Frac Champagne-
Ardenne, on voit bien en quoi une réflexion sur le temps peut
intéresser cet artiste né à Reims en 1976. Le temps : durée qui
produit et défait, et que l'art tente de cristalliser.
La mise en oeuvre du projet prend ici la forme d'une mise en
bouteille. A part quelques pièces (dont une
Bibliothèque pour un seul livre, ou une hypnotique vidéo
circulaire réalisée dans des grands magasins au Japon, sorte de
mandala technoïde),
le Temps qui reste montre le travail de Nicolas Boulard
autour du vin. L'éphémère des choses est illustré par la volatilité
du breuvage et sa consommation même.
Cuvée 2001, installation de 44 bouteilles, est amenée à
disparaître, puisque chaque année bue est une des composantes de
l'oeuvre.
Aussi, en dépit des qualités «graphiques» des installations
(épure très design, digne d'une cave à vins
hype ), l'attrait visuel ne doit pas occulter le concept.
Boulard joue sur les notions de terroir, de territoire et
d'identité, que le monde viticole cultive à l'envi : la mentalité «
chez moi, c'est mieux que chez toi », etc.
Les appellations très contrôlées, avec leur pourcentage donnant
droit au label, instituent un régime d'apartheid des cépages ;
Boulard, lui, chamboule les étiquettes, malmène l'orthodoxie des
lois de la vinification. Son
Nuancier, assemblage proportionnel de blanc (chardonnay) et
de rouge (pinot), ou sa non moins hérétique
Diagonale du fou, duo de bouteilles mélangeant un cépage
basque et un cépage d'Alsace, sont un véritable éloge de la
bâtardise. Une critique du raisin pur, pour reprendre le titre du
programme des Frac du Grand Est, auquel participa Nicolas
Boulard.
Chez l'artiste, aucune célébration de la conviviale dive
bouteille (ne voir là aucune esthétique relationnelle, même dans
ses «dégustations») : si le regard est étonnamment sobre, il n'est
pas pour autant dénué d'ironie. Boulard aime pousser le bouchon
jusqu'à l'absurde.
H2O (2005) est une eau ayant subi le procédé de fermentation
alcoolique à base de sucre et de levures, un pied de nez aux
tartuffes de l'idée de «nature» (la noblesse du fruit, pas plus que
celle du sang, ne fait l'identité). Quant à
Grand Vin de Reims, c'est du champagne élaboré par du raisin
«vendangé» dans des supérettes et des supermarchés :
«En 2006, le prix du kilo de raisin grand cru, chez les
professionnels, tournait autour de quatre euros, explique Boulard.
A peu près le même qu'à l'épicerie du coin !»
Libération ne peut être tenu responsable du contenu de ces liens.
| |
|